Pour Michael Edwards de l’Académie Française, « le français est aujourd’hui « bombardé » par l’anglais. Une bataille dans laquelle il pourrait perdre son âme. »

19 avril 2013
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Le Devoir : Un Anglais chez les Immortels !

Pour Michael Edwards, le français est aujourd’hui « bombardé » par l’anglais. Une bataille dans laquelle il pourrait perdre son âme. (13 avril 2013)

Michael Edwards sera le premier anglophone dont le français n’est pas la langue maternelle à entrer à l’Académie française.

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Michael Edwards se souvient comme si c’était hier de son premier cours de français. C’était à Kingston sur les bords de la Tamise. Il avait 11 ans. En rentrant à la maison, il s’était mis à sa table de travail et avait rempli une page entière de « oui » et de « non ».

« C’étaient les seuls mots que je connaissais, dit-il. Tout d’un coup, dans mon esprit de gamin, sans que je puisse m’expliquer pourquoi, j’ai senti que cette langue avait une étrange beauté et qu’elle m’ouvrait un autre monde. J’étais charmé par ces mots. Pour un Anglais, du moins pour cet Anglais que je suis, le français représente vraiment l’Autre. »

Soixante-quatre ans plus tard, le poète qui écrit aussi bien en anglais qu’en français est sur le point d’entrer à l’Académie française. Après deux tentatives infructueuses, il y occupera le fauteuil de Jean Dutourd. Edwards est loin d’être le premier étranger à devenir immortel. Mais, contrairement à l’Américain Julien Green, il y sera le premier anglophone dont le français n’est pas la langue maternelle, même si elle est, dit-il, sa langue « familiale », puisqu’il a épousé une Française.

« On dit qu’on ne peut pas écrire de poèmes dans une langue étrangère, car il faut utiliser la langue que l’on babillait au moment où l’on a commencé à nommer le monde. Le français n’est pas pour moi cette langue. Mais il est devenu celle qui, sur le plan de l’affection et de l’amour, me permet de découvrir ce que je sens et de le nommer. »

Deux univers

Aujourd’hui, dans son appartement de la rue de Rivoli, à Paris, Michael Edwards écrit surtout des poèmes en français. Pour caractériser les deux univers linguistiques qu’il habite, il cite cet exemple éloquent. À Londres, en descendant du métro, on entend « Mind the gap [attention à la marche] ! » La formule est un modèle de concision qui frise même la rudesse, dit-il. »À Paris, on dit plutôt : “Attention à la marche en descendant du train.” C’est trois fois plus long, très élégant, et vous aurez remarqué que c’est… un alexandrin ! Le français aime que ce soit beau. »

Cette différence est pour ce spécialiste de Racine et de Shakespeare une richesse inestimable qu’il ne faut surtout pas abîmer. »Sur le plan de la langue, la syntaxe française gère la phrase comme, en politique, l’État français gère le pays, dit-il. Devant une pièce de Racine, l’Anglais moyen a l’impression que les personnages analysent d’abord ce qu’ils sentent et le disent ensuite. Alors que, dans Shakespeare, on a l’impression qu’ils expriment spontanément leurs sentiments. La syntaxe française est une sorte de montgolfière qui plane au-dessus du réel. L’anglais est une sorte de chemin creux (lane), comme il y en a en Angleterre, qui vous invite à suivre les configurations du terrain. Cette différence explique beaucoup de choses, je crois. »

Ces deux univers, aujourd’hui, le poète ne pourrait plus s’en passer. »J’aime énormément qu’en anglais, la langue soit disponible et accueillante. Mais j’aime énormément le fait qu’en français, la musique est une. […] Une langue est une façon de nommer le monde. Il est essentiel de conserver ces différentes façons de le nommer. »

D’ailleurs, il ne viendrait jamais à l’idée de l’écrivain d’écrire des poèmes anglais en français ou vice versa. »J’essaie bien sûr de voir dans quelle mesure les ressources de la poésie, de la sensibilité, de l’humour anglais peuvent modifier un tant soit peu la poésie française. Mais sans évidemment la gauchir. On ne peut pas écrire des poèmes anglais en français. Il faut qu’un poème en français marche en français. »

Le blitz de l’anglais

On aurait pu s’attendre à ce que la « défense » du français suscite chez ce Britannique le même petit sourire de mépris qu’elle provoque souvent dans le monde anglophone. Pas le moins du monde ! Michael Edwards est d’ailleurs le premier à s’inquiéter.

« Comme tous les Français, je suis scandalisé de voir des publicités à la télévision où la moitié des mots est en anglais parce que ça fait chic. Il ne s’agit pas d’un championnat du monde. Mais, parler cette espèce de “lingua anglica” signifie que les gens acceptent une langue d’échange qui n’est pas une vraie langue. »

Edwards compare cet envahissement à l’arrivée du français (ou franco-normand) en Angleterre après la conquête normande de 1066. Sauf que les Anglais ont eu quelques siècles pour s’habituer. »On ne peut pas supposer que l’anglais envahissant le français maintenant produira le même effet que le français qui a envahi l’Angleterre au XIe siècle. Les deux langues ne vont pas s’amalgamer. Le vieil anglais parlé par les Normands pouvait assimiler le français. Chaucer parlait l’anglais le plus évolué, encore un peu francisé avec des prononciations à la québécoise. Mais, c’est parce que la langue a pu évoluer à sa propre vitesse. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, où l’anglais arrive en intrus. Il faut qu’une langue soit libre de choisir. »

Devant ce « blitz » de l’anglais, les francophones courent non seulement le risque de parler le « traduitdu », dont parlait Gaston Miron, mais ce serait surtout une véritable défaite de la pensée. »Cet envahissement cache quelque chose de beaucoup plus dangereux, dit Edwards. Que la publicité utilise des mots anglais cache le fait que les Français courent le danger – et je suppose que c’est encore plus vrai au Québec – de ne plus réfléchir en français. Je le constate avec les philosophes qui écrivent souvent en anglais pour être publiés. Même en sciences, celui qui réfléchit en français voit les choses différemment d’un Anglais ou d’un Américain. Si les Français sont obligés de réfléchir en anglais, les différences entre les mondes français et anglais pourraient s’estomper. C’est un danger dont il faut être conscient. »

Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut être frileux. S’il supporte mal l’envahissement des « clairement » (clearly) et « définitivement » (definitly) dans la langue courante, Michael Edwards pense que certains mots manquent en français et que nous pourrions les emprunter à l’anglais. Comme « unimportant » qui pourrait donner « inimportant » au lieu de « peu important ». Ou « shallow » (peu profond) qui pourrait donner « improfond ». Il faudrait faire comme Rabelais, dit-il, et ne pas hésiter à inventer des mots.

Bientôt, Michael Edwards revêtira l’habit vert et prendra place sous la coupole pour participer aux séances du célèbre Dictionnaire. Pourtant, dit-il, « en Angleterre, jamais je ne réclamerai une académie anglaise pour régenter la langue anglaise. Mais les deux peuples ont une attitude différente envers leur langue et je respecte les deux. C’est très bien qu’on ne réglemente pas la langue en Angleterre. Les Français et les intellectuels français veulent, eux, qu’il y ait une certaine cohérence. Or, j’arrive à un moment où, à cause de l’invasion de l’anglais, il faut adopter l’attitude française. »

On s’étonne que Michael Edwards ne soit jamais venu au Québec tant ses propos semblent décrire une partie de notre réalité. »En passant, dit-il, merci beaucoup pour le “courriel” ! »

dans

http://www.avenir-langue-francaise.fr/news.php?lng=fr&pg=955

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