L’Europe et les Etats-Unis vont finir par entrer en déflation

8 novembre 2013
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Philippe Murer
Pour Philippe Murer, le risque actuel que courent l’Europe comme les Etats-unis est celui de la déflation, soit la baisse généralisée des prix et de l’activité économique

Philippe Murer | – 909 mots

Le risque existe de voir à la fois la zone euro et les États-Unis plonger dans la déflation. Les politiques laxistes des banques centrales peinent à combattre cette tendance, alimentant seulement la hausse des actifs financiers. Par Philippe Murer, professeur de finance à la Sorbonne

L’inflation est en train de baisser à un rythme marqué en Zone Euro comme on le voit sur le graphique ci-dessous.

L’austérité et l’inflation

Depuis le début de 2012, l’inflation européenne glisse lentement mais surement en direction du territoire négatif : nous nous dirigeons vers la déflation, caractérisée par une inflation négative accompagnée d’une croissance négative. Ce terme de déflation fait peur, à juste titre.

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En effet, en cas d’inflation négative, le poids des dettes et des intérêts des dettes, privées ou publiques, ne sont pas grignotées chaque année par le taux d’inflation positive mais au contraire augmentent ! Le fardeau de la dette dans des pays ou le poids de la dette public ou privée se situe entre 200 et 300% devient alors lourd, très lourd à porter.

L’économie déroule alors sa mécanique à l’envers: le poids de la dette s’alourdit, les recettes fiscales baissent, les salaires décroissent sous le poids de l’inflation négative et d’une croissance négative et une spirale d’insolvabilité de l’Etat et des entreprises se met alors en place.

Il est intéressant de constater que, plus les pays européens ont pratiqué des politiques d’austérité, plus ces pays sont proches de la déflation (à l’exception de la Grèce qui y est déjà) comme on le voit sur la figure suivante.

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Cependant, ce n’est pas qu’un problème européen ; l’Europe a un peu d’avance mais les Etats-Unis nous suivent de près.

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La politique d’austérité joue un rôle important dans l’apparition de la déflation; les Etats-Unis pratiquent d’ailleurs une politique d’austérité depuis Janvier 2013 et la hausse forte de l’impôt sur les salaires et mars 2013 avec le premier bras de fer sur le budget ayant entraîné des coupes fortes dans les dépenses publiques.

La mondialisation et l’inflation

Il serait cependant faux de dire que seule la politique d’austérité joue un rôle dans la mise en place de la déflation: le surplus d’offre sur la demande dû à la mise en concurrence mondiale de tous les salariés en est aussi responsable ; elle gêne la hausse de la demande car elle empêche les salaires d’augmenter aux Etats-Unis comme on le voit sur ce graphique.

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Du coup, l’offre de produit par les entreprises n’est pas absorbée par une demande croissant facilement par le biais de la hausse des salaires. Il y a donc surplus de l’offre sur la demande.

Ce surplus n’est pas cantonné aux Etats-Unis, la Zone Euro est aussi touchée par ce phénomène lent mais constant. La Zone Euro a, de plus, prôné une baisse des salaires dans le Sud de l’Europe pour « retrouver de la compétitivité » ce qui a amplifié le phénomène.

 

Le « remède » : l’injection d’argent dans les marchés financiers

Pour contrer ces mouvements, les Banques Centrales américaines et européennes impriment de grandes quantités de monnaie qu’elles injectent sur les Marchés Financiers (mécanisme du Quantitative Easing aux USA et du LTRO en Europe).

Mais cet argent ne trouve jamais le chemin de l’économie réelle, il reste coincé dans les marchés financiers et alimente un début de bulle spéculative. Le Marché du Nasdaq, du Dow Jones, du Cac 40 flambent malgré la croissance faible et des bénéfices des entreprises bons mais sans être suffisants pour justifier la hausse des cours.

Cours du Nasdaq 100
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Les prix de l’immobilier flambent aux États-Unis : +30% à Las Vegas, +22% sur Miami, +24% à San Francisco sur un an … La bulle se regonfle doucement mais sûrement. Cette hausse des actifs a un effet positif pour la minorité de la population qui a un gros patrimoine, mais elle nourrit de moins en moins l’économie réelle et de plus en plus ce qu’on pourrait appeler une bulle des actifs financiers.

Une inflation des actifs de moins en moins utile à l’économie

Elle devient ainsi de moins en moins utile à l’économie. Un peu comme un drogué ressent de moins en moins d’effet de la drogue injectée, l’économie réagit de moins en moins aux injections de liquidités.

Ceci est inquiétant. Lorsque le cycle de « croissance » mondiale aura atteint 5 à 6 ans de maturité entre fin 2014 et début 2015, le monde risque fort de basculer de la croissance à la récession ; les actifs financiers, trop chers baisseront alors très fortement et les Etats-Unis et l’Europe rentreront alors en déflation : croissance négative et inflation très négative.

Des politiques monétaires classiques inopérantes

Les politiques actuelles de relance par l’achat d’actifs dans les marchés financiers par les Banques Centrales seront alors inopérantes car le choc sera trop fort, la déflation sera difficile à contenir par les solutions habituelles. A moins que la FED cesse d’acheter de la dette de l’Etat américain et prennent des mesures encore plus osées comme acheter des actions américaines !

Cela paraît fou mais on ne voit pas comment les politiques publiques néolibérales classiques pourront sortir les pays occidentaux de la prochaine crise (à moins de changer totalement de modèle économique et de s’inspirer par exemple d’un modèle plus keynésien avec le « new deal » de Roosevelt dans les années 30).

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Philippe Murer est professeur de finance vacataire à La Sorbonne et membre de www.forumdemocratique.fr

dans

http://www.franceculture.fr/emission-du-grain-a-moudre-jusqu-ou-ira-la-mise-en-concurrence-des-territoires-2013-11-05

 

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